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J’avais dit que j’ouvrirais une boutique de vêtements !
Mais on ne voulait pas que cette histoire s’arrête.
Aujourd’hui, je suis une des rares femmes cavistes dans la région.
À notre arrivée sur la place de l’Aubépin à Saint-Anthème, c’est jour de marché ! Enchantés par cette effervescence, nous nous frayons un chemin avant d’apercevoir Anouk Guillot : première femme sur six générations à reprendre les manettes de la cave familiale. Une histoire née au milieu du X IX e siècle qu’elle a voulu faire perdurer, coûte que coûte, sous le regard bienveillant de sa maman et de son frère, Antoine.
Postée devant sa jolie vitrine aux couleurs d’automne, Anouk, tout sourire, nous invite à entrer en s’excusant de la taille de la boutique, qu’elle compare en riant à « une chambre à coucher ». Qu’importe, c’est justement en toute intimité que se déroule notre rendez-vous. Nos regards papillonnent de produits régionaux en bouteille de tous horizons tandis que nos papilles frétillent déjà. Anouk nous installe rapidement sur deux tabourets, un tonneau en guise de table. La gérante, chemisier et pull sans manche, frissonne. L’hiver approche, mais le lieu est on ne peut plus chaleureux. Réchauffés par l’atmosphère boisée et l’odeur de pin, nous félicitions l’aménagement sur mesure, du sol au plafond : « Un ami menuisier m’a fait tout le réaménagement intérieur avec du bois clair. Comme j’adore la décoration, je m’éclate à mettre en valeur les bouteilles dans de jolis coffrets cadeaux », livre Anouk. Nul doute, elle a apporté sa touche résolument féminine au lieu – en quittant néanmoins robe et talons qui, jadis, l’accompagnaient au quotidien. « Pour monter à l’escabeau et gérer les stocks, le jean-baskets est plus pratique ! », dit-elle en désignant sa tenue néanmoins soignée. Ni une, ni deux, Anouk nous entraîne dans le bâtiment annexe, immense et haut de plafond, rien à voir avec la chambre à coucher où nous étions si bien installés. « Nous voilà dans l’ancien garage des autocars Maisonneuve, racheté par mon grand-père il y a longtemps pour que mon père y développe son activité de grossiste. » Aujourd’hui, la caviste y stocke ses nombreuses références de vin (tout ce qui ne rentre pas dans le magasin !), au milieu de tonneaux de bric et broc, de meubles fabriqués à partir de bois de palettes ou de caisses à pommes… C’est futé.
Un sacerdoce familial
La commerçante de 43 ans n’avait pas imaginé une seule seconde reprendre la boutique, avant d’être rattrapée par la passion familiale… « J’ai fait ma crise de la quarantaine ! Ce magasin, ce sont mes parents, Yves et Christine, qui l’ont créé. Au temps de mes grands-parents et de mes arrière-grands-parents, l’activité se concentrait dans une vieille cave aménagée. Ils vendaient du vin en tonneaux, mais aussi du fioul ou du bois pour se chauffer, livraient les gens à domicile, même à cheval. Petite, je me souviens d’avoir livré en luge ! » Anouk, le regard éclatant, nous dévoile d’anciennes factures au teint jauni : 1800 et des poussières peut-on lire sur l’en-tête, et un certain Claude Guillot, le premier du nom, proposant des « Vins en gros de toutes provenances ». Comme tous les enfants de commerçants, elle a grandi dans l’ambiance du travail sans fin ni plainte, sans vacances ou presque, « au milieu de la boutique, ou au-dessus », dit-elle en pointant du doigt l’appartement où vit encore sa maman : « On fait notre petite réunion tous les matins ! » Son frère Antoine, jamais loin, lui donne aussi son avis. « C’est important d’avoir son aval ».
Une envie de commerce chevillée au corps
Après le décès du papa il y a dix ans, Antoine, le frère d’Anouk, et sa mère, ont tenu le magasin à bras le corps, mais à 65 ans, elle souhaitait lever le pied. Assistante commerciale de métier, Anouk troque alors le rêve d’ouvrir une boutique de vêtements contre un projet plus familial : « On n’avait pas envie que la boutique ferme. Tout existait, elle n’attendait que moi ! J’ai mis 8 mois avant de concrétiser. Je me suis formée dans le vin en accéléré et je continue d’apprendre tous les jours. » Anouk reconnaît volontiers qu’elle n’est pas une grande spécialiste, mais sait parler de ce qu’elle aime, les vins rouges puissants qui ont vu le soleil. Qu’à cela ne tienne, elle débouche une bouteille et sort deux verres à pied qu’elle remplit d’un breuvage à la robe pourpre. Elle nous invite à le humer, puis à y tremper les lèvres. Pour nous, une belle surprise tout en finesse, pour Anouk, « des fruits rouges et noirs mûrs, mêlés à des épices douces, des tanins élégants et une belle longueur en bouche ».
Nous poursuivons la découverte de cette boutique pleine de merveilles : une large part y est donnée aux produits locaux, vins des Côtes-du-Forez et Côtes d’Auvergne, bières artisanales, spiritueux à base de verveine ou gentiane, et une épicerie gourmande de confitures, miels, biscuits… Dynamique et tournée vers les autres, la caviste multiplie les projets : elle fait partie d’un groupe d’entrepreneurs sur Saint-Étienne, démarche les entreprises pour leur proposer des cadeaux de fin d’année, projette de créer un site de vente en ligne. Une manière aussi de pallier les jours d’hiver, où l’activité tourne au ralenti.
Solidarité, partage, convivialité
Anouk est ravie de participer dès qu’elle le peut à la vie du village où elle a grandi, aux nombreuses fêtes. Elle organise des soirées dégustation et a même lancé en octobre une première « cave à mode », alliant shopping et vin ! Mais c’est aussi une femme de son temps, engagée. Elle court avec neuf copines, « Les gazelles d’Ance », organise des événements locaux comme Octobre rose et des voyages solidaires 100 % féminins. Après la distribution de fournitures scolaires au Sénégal en février 2024, elle ira distribuer des produits sanitaires et inaugurer un bloc sanitaire au Rajasthan, en février 2026. Des projets qui ont du sens, nourris de ces amitiés qui gagnent à vieillir comme le bon vin.