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"C’est ouvert" annonce crânement un panonceau sous le porche. Je pousse le portail de Sauve qui pousse, et j’entre. Le paradis s’étend sous mes yeux : toutes les plantes de la création semblent s’être données rendez-vous sur cette arche de Noé.
L’espace s’ouvre sur un empierrement paré de rondins où percent des vivaces. Et au-delà 1 600 m² de plantations attirent le regard, puis un jardin attenant avec un groupe serré de maisons en pisé, un tracteur au loin, quelques fermes, les oiseaux et l’activité tranquille du village à l’arrière-plan. Il fait beau. Je me pose à l’une des tables ouvragées en roue de charrette, et je savoure le moment. Des odeurs piquantes et variées me flattent le nez. Deux tiges plus hautes que les autres avancent vers moi : Camille, 29 ans, cheveux attachés, en imper et bottes tout terrain avec à la taille une sacoche remplie de secrets ; et Axel, 31 ans, corps de charpentier, gapette et sweat Sauve qui pousse. Ils portent de grosses chaussures mais sont « pieds nus l’été parce que c’est bon de marcher sur l’herbe ». Le jeune couple a ouvert la pépinière en 2022. Il y passe ses journées. Ce projet, la région… Camille s’y prépare inconsciemment depuis l’enfance. « J’ai toujours tanné mon père pour venir habiter ici, mais ça n’a jamais marché » raconte-t-elle.
UNE FABRIQUE À CIEL OUVERT
« Nous tâtonnons, nous sommes en perpétuelle recherche » explique Axel qui avoue « multiplier les greffes de façon un peu effrénée ! ». De fait, certaines espèces produisent seulement 20 % de plantes commercialisables. Axel est spécialiste de la greffe « à l’anglaise », mais Camille « perd trop de doigts » avec cette technique : elle préfère la greffe d’été. Alors, combien de petits ont-ils engendré tous les deux ? « C’est très difficile à estimer » répond Axel. Sauve qui pousse recenserait 2 000 à 3 000 plantes issues d’environ 250 espèces pour la pépinière, et quelque 7 000 arbres fruitiers sur un champ non loin. Ici, la multiplication des arbres est une priorité : en 2020, le couple avait commencé les fruitiers sur une base de 3 000 pieds. Camille souligne l’intérêt de « rempoter et diviser au lieu de jeter. Nous sommes pépiniéristes : si la plante n’est pas vendue une année, elle continue à prendre de la valeur ». Axel et Camille sont tous les deux sur l’exploitation. Ne craignent-ils pas d’être débordés par leur création foisonnante ? « Non, on peut encore grossir » répond Axel qui a tout calculé – « surface, main d’œuvre, arrosage »
« CET HIVER, ON N’A PAS CHÔMÉ »
Du bois de charpente gît à mes pieds. « C’est pour le chalet d’accueil » commente Axel. Les travaux d’embellissement ont succédé au gros œuvre, et des voiles d’ombrage protègent les plantes avec poésie à la façon de baldaquins. L’harmonie nouvelle qui prend place fait peu à peu oublier le bourbier de l’hiver, « le tractopelle, les trous, le sol gelé jusqu’à 15 centimètres, la terre retournée ». Camille et Axel ont acheté le terrain en septembre 2021 et démarré les travaux de suite. « Il n’y avait rien, c’était une prairie. Nous avons d’abord dû saccager le terrain, et cette étape ingrate nous déprimait parce nous rêvions de construire un bel endroit » se souvient Axel. Il regarde Camille, puis rigolent ensemble. L’entreprise agricole a reçu une aide à l’installation de la Chambre d’agriculture que viennent compléter un emprunt bancaire sur sept ans et des fonds propres.
« UNE PRODUCTION COHÉRENTE AVEC NOS IDÉES »
Au printemps, ils ont mis des poissons rouges et des carpes Koï dans la réserve d’eau : maintenant, ils n’ont plus de moustiques ni de larves et en plus… c’est beau. Camille explique qu’ils plantent des espèces favorables aux pollinisateurs et à la biodiversité. Je n’ai plus besoin de poser de questions, ils sont lancés. « Notre objectif, c’est de produire localement des espèces adaptées qu’on vend sur le territoire d’Ambert Livradois Forez » poursuit Axel. « Nous développons des gammes de végétaux rustiques, naturellement résistants au froid, au sec, au vent et au chaud. Ils sont faciles d’entretien et durent longtemps ». Avec les volumes de production arboricole, Camille et Axel pourraient contribuer à l’aménagement paysager de grands espaces – « mais ce sera pour plus tard ». Ils imaginent aussi « une pépinière agréable à vivre où l’on viendrait juste pour flâner, se rencontrer » comme dans un jardin public.